
Alors que la transition politique haïtienne s’enlise dans une zone d’incertitude prolongée, marquée par l’absence de légitimité électorale, la fragmentation des forces politiques et la fragilité des accords successifs, une réalité s’impose progressivement : la Cour de cassation demeure aujourd’hui la seule institution encore en mesure d’incarner une continuité républicaine crédible.
Dans un paysage institutionnel profondément affaibli, où l’exécutif fonctionne de facto sans mandat populaire clair et où la classe politique peine à produire une alternative consensuelle, la plus haute juridiction du pays apparaît comme un repère de stabilité, à la fois juridique et symbolique. Son autorité ne repose ni sur des arrangements politiques ni sur des équilibres circonstanciels, mais sur la Constitution elle-même, qui lui confère un rôle central en période de vacance ou de rupture institutionnelle.
Cette centralité constitutionnelle distingue la Cour de cassation des autres acteurs de la transition. Là où les accords politiques successifs ont souvent été perçus comme des compromis imposés, la Cour tire sa légitimité de la continuité de l’État et du principe fondamental de séparation des pouvoirs. Elle incarne ainsi non pas une solution politique, mais un cadre légal à partir duquel une solution politique peut redevenir possible.
Depuis plusieurs mois, la multiplication des tensions autour de la gouvernance transitoire — désaccords internes, rivalités de leadership, perte de confiance de la population — alimente le risque d’une normalisation de l’exception. Dans ce contexte, la référence à une institution juridictionnelle apparaît comme un rappel essentiel : la transition ne peut se prolonger indéfiniment en dehors du droit sans affaiblir davantage l’idée même d’État.
Le choix de la Cour de cassation comme voix institutionnelle sûre ne relève donc pas d’une posture symbolique, mais d’une nécessité juridique. Elle représente l’un des rares piliers encore en mesure de parler au nom de la légalité constitutionnelle, dans un pays où l’effritement des institutions a progressivement déplacé le pouvoir hors des cadres normatifs.
Cette position ne fait pas de la Cour un acteur politique, ni un arbitre des ambitions individuelles. Elle en fait, plus sobrement, une boussole institutionnelle. Son rôle n’est pas de gouverner, mais de rappeler les limites, de fixer les principes et d’empêcher que la transition ne devienne un régime permanent.
Dans une Haïti marquée par l’histoire des gouvernances d’exception et des dérives prolongées du provisoire, ce rappel est loin d’être anodin. Il traduit une exigence minimale : celle de replacer la transition sous l’autorité du droit, et non sous celle des rapports de force.
À l’heure où la communauté nationale comme les partenaires internationaux s’interrogent sur l’après–7 février 2026, la question centrale n’est plus seulement celle des acteurs, mais celle du cadre. Or, en l’absence d’élections, de Parlement et d’institutions pleinement fonctionnelles, la Cour de cassation demeure la seule référence constitutionnelle encore identifiable, capable de servir de socle à une sortie de crise ordonnée.
Dans ce moment critique, le retour au droit apparaît moins comme une option que comme une condition de survie institutionnelle. Et dans ce retour au droit, la Cour de cassation s’impose, par sa nature même, comme la dernière voix sûre de l’État haïtien.
O. Pierre